imprimer

N°46 Représentations, préjugés, stéréotypes, des leviers pour agir

Editorial

Dans le premier numéro des Cahiers de Prospective Jeunesse, en décembre 1996, Isabelle Stengers publiait un article intitulé : « Représentation sociale et intervention ». Ce texte demeure une référence pour le travail de formation et d’accompagnement des intervenants de Prospective Jeunesse. En effet, l’intuition originale, largement répandue aujourd’hui, était que pour aider les acteurs sociaux à adopter des attitudes préventives adéquates, il importait d’élargir, d’assouplir, de varier, d’enrichir leurs représentations à l’égard des usages de drogues et des usagers. C’est en prenant conscience du caractère subjectif de ces représentations et en les assumant que la relation avec le public est possible.

La richesse des formations interdisciplinaires proposées par Prospective Jeunesse tient en la rencontre d’acteurs d’horizons très divers. Ils sont invités à partager, confronter parfois, leurs représentations à l’égard de situations vécues. Ces échanges bousculent, obligent à sortir du cadre de références nécessaire et rassurant que chacun se construit pour vivre. Beaucoup en sortent transformés. Dernièrement, par exemple, un participant témoignait que le seul changement de regard qu’il portait sur l’usage de cannabis d’un proche avait permis, pour la première fois, d’entamer un dialogue, d’envisager d’autres possibles.

Près de douze années après le texte d’Isabelle Stengers, le temps est venu de mettre à jour nos connaissances à propos du concept de « représentations ». La psychologie sociale, parmi d’autres sciences sociales, s’est emparée du sujet et a développé une pensée élaborée à son propos. L’équipe du professeur Olivier Klein du Département de Psychologie sociale de l’ULB a relevé le défi de composer pour ce numéro un texte de synthèse original adapté à la question des usages de drogues. Ils nous montrent, entre autre, combien selon leur proximité avec le consommateur de drogue, les groupes sociaux partagent des discours différents vis-à-vis du phénomène, eux-mêmes associés à des attitudes distinctes vis-à-vis des usagers. Loin d’être le simple reflet de cette réalité, représentations et stéréotypes contribuent à la construire.

Ainsi, alors que l’alcool est l’une des drogues les plus toxiques avec l’héroïne et la cocaïne (il peut générer une dépendance forte et avoir un impact désastreux pour la santé de ceux qui en abusent), son usage est culturellement intégré et souvent valorisé : consommer de l’alcool fait partie des petits et des grands moments de notre vie. Il joue un véritable rôle de lubrifiant social. En est-ce la cause ou la conséquence, l’alcool est un produit légal et représente un poids économique important.

Souhaitant interroger cette banalisation de l’usage de l’alcool autant que la dramatisation des propos sur d’autres produits qualifiés de drogues, une campagne fédérale, c’est une première, a été lancée dans l’espace public. Sous le titre « Alcool et autres drogues. Le vrai et le faux », elle lance des affirmations chocs qui interpellent les spectateurs. Elles amorcent d’un apport d’informations et visent à susciter le débat, libérer la parole. Les « vraies fausses idées » partagées par beaucoup sont bousculées. C’est une entreprise de travail sur les représentations collectives dont l’un des concepteurs de cette campagne, Ludovic Henrard, explique les intentions dans ce numéro.

Nécessaires à la vie en société, les représentations sociales éclaircissent et orientent nos interactions. Sans elles, nous serions aveuglés, impuissants. Néanmoins considérer ces représentations comme des évidences ou des vérités empêche la rencontre avec la diversité des situations de vie. En travaillant avec et sur ses représentations, l’intervenant social s’offre un levier efficace pour agir avec chaque personne en partant de là où elle est et en respectant son chemin de vie.


2_pdfsamedito.pdf