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N°35 Vive la fête ?

« Hier soir c’était une fête, c’était tellement fantastique. Maintenant pour être honnête, c’est dur pour le physique. J’ai toujours le problème, je ne veux jamais m’arrêter. C’est magnifique quand même, surtout pendant l’été (...) C’est comme les marécages quand on doit avancer. Tous les jours des fêtes, c’est excentrique ! Je dis “vive la fête” pour être héroïque”. (Vive la Fête !) “Oui c’est la fête chez moi ! Et tout le monde est là ! (...) Delphine elle est saoule, elle vit dans un trou. Mais c’est normal elle cherche un mâle (...) Louis il s’en fout, s’en fout de tout. Il a déjà la tête au paradis...” (Arno). Faire la fête : s’éclater, célébrer, partager, se rencontrer… ! Au risque de la “mé-fête”, de la” dé-fête” ? Mais c’est quoi la fête ? Quel est son sens, quelles sont ses fonctions ? Et le coût de la fête, les risques, les débordements ? Autant de questions que ce dossier des Cahiers se propose d’aborder. Le mot “fête” a d’abord le sens de “célébration faite à un jour marqué” dans un contexte religieux. Par extension, il désigne une réjouissance qui rompt avec la vie quotidienne (fin du XIIème siècle), un ensemble de réjouissances organisées (1273), une cause de plaisir (XIIIème siècle),… Il est employé pour “foire” au XIIème siècle et “tapage” au XIIIème siècle et désigne, par extension, toute occasion de débauche, surtout dans la locution “faire la fête”. (Le Robert historique de la langue française) Pour Freud, “La fête est un excès permis voire ordonné, une violation solennelle des prohibitions”. Il s’agit bien, dès lors, d’un espace-temps particulier (traditionnellement de l’ordre du sacré) qui permet de rompre avec le quotidien pour en assurer la continuité. A la fois espace de transgression et de régulation sociale, la fête incite l’individu qui y participe, qui s’y inscrit à un dépassement de soi, à une rupture avec le quotidien, quelque chose de l’ordre de l’”extra-ordinaire”, hors des normes habituelles. Cette rupture se traduit par de l’exceptionnel : la pratique de comportements inducteurs de transes permettant d’atteindre un état non habituel, différent, “a-normal” (état de conscience modifiée obtenu grâce à la musique, la danse,…) et l’excès, l’abus dont celui des psychotropes (alcool, XTC, cannabis,…). En effet, la nature profonde de la fête est de l’ordre du festin : on y consomme sans compter, sans calcul, sans contrainte, sans penser à demain… dans un espace-temps suspendu,hors normes, relevant d’une autre réalité. Dans ce contexte, la consommation de psychotropes peut s’intégrer dans un cadre relevant du rite d’appartenance et du partage de valeurs communes, pour permettre que l’état de conscience (modifiée) corresponde à ce qui est en train d’émerger, de se vivre, de se créer et permettre la réalisation d’une des fonctions de la fête : pratiquer l’oubli temporaire, collectif et programmé du quotidien et de ses règles. Cet usage de produits vise à renforcer le lien social au sein de la fête, à favoriser la convivialité… bref à “faire la fête !”… et consommer des psychotropes (par leur effet “entactogène”) peut devenir un rite nécessaire à l’”entrée en fête” en nivelant les niveaux de conscience, en faisant tomber les inhibitions, en permettant de partager des valeurs, de la (re)connaissance, de l’amitié (”Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres !”). On se trouve donc bien face à une situation particulière, un contexte spécifique où la non-consommation peut parfois être considérée comme une déviance, ou pour le moins conduire à une marginalisation dans ce moment particulier.

Si la fête est une mise entre parenthèses, une suspension des règles (habituelles), nous nous trouvons dans une situation proche de l’anomie. Dans ce cas, les débordements ne concernent pas une violation de la règle car c’est l’existence même d’une règle qui est niée et on assiste à l’effondrement du système d’organisation des valeurs. L’inflation de fêtes et par là même sa banalisation (entre autres parce qu’elle n’est plus de l’ordre de l’exceptionnel mais devient l’habituel) nuit à l’esprit de la fête, en nie le sens. Les règles de la fête n’étant plus (re)connues, elles sont transgressées. C’est dans ces cas que surviennent les débordements, les “dérives” problématiques, dangereuses de la fête : agressions, sexualité non protégée, violences sexuelles, provocations, défis,… Plus banalement, la perte de sens de la fête peut se résumer à la seule consommation de psychotropes, ainsi là où certains diront : “La nuit passée, j’ai fait la fête”, il faut entendre : “J’ai bu énormément” ou “J’ai gobé plein de pilules” . Ces personnes se cachent derrière l’injonction festive (consommer comme tout le monde, participer au festin) et la fête devient un alibi pour justifier une consommation abusive et des comportements à risques élevés. “Trop de fête et ça pourrait être ta fête !”

Dans la vie de tous les jours, on ne peut que constater que la prohibition des psychotropes n’est pas la solution aux problèmes liés à leur consommation, à plus forte raison dans un contexte festif (quand on a vu tout ce que celui-ci suppose). Il importe ainsi de privilégier une approche préventive suscitant des attitudes visant à faire prendre conscience des responsabilités qu’une personne a, tant vis-à-vis d’elle-même que vis-à-vis des autres, et réintroduire la question du sens de la fête, tout en réfléchissant aux moyens d’actions sur l’environnement pour réduire les risques liés à ces usages.

Bonne lecture et “Vive la fête !”

Henri Patrick Ceusters