Les fonctions des drogues
Fonction des psychotropes : du sacré au profane
De tout temps et dans toutes les cultures, les hommes ont consommé des psychotropes (de psukhê âme sensible, esprit et tropos mouvement, transformation) et ce à diverses fins : comme remède médical empirique, comme moyen de communiquer avec d’autres dimensions (les dieux et les morts par exemple), comme moyen d’établir un lien social, pour influencer l’humeur, augmenter les performances physiques et la résistance à la fatigue, stimuler les rêves, rechercher détente ou excitation, s’abstraire du monde ou au contraire trouver le courage de lui faire face.
Cette consommation recouvre en général trois fonctions dans lesquelles on retrouve souvent la notion de magie et de fête : les fonctions thérapeutique, religieuse et sociale. Dans les religions dites primitives ou naturelles polythéistes, ces trois fonctions n’étaient pas distinctes et se confondaient en une seule et même dimension : le chamanisme dont nous parlerons plus loin. Ce n’est d’ailleurs que récemment dans l’histoire occidentale que médecine, religion, fête et magie se sont différenciées avec l’apparition du discours de la science au XVIIIe siècle et le développement des techniques modernes qui en découlera par la suite.
Fonction thérapeutique
Dans la fonction thérapeutique (médicale ou non) le psychotrope est considéré comme sacré et il est utilisé comme remède prescrit par un guérisseur, un sorcier (chaman) et plus tard un médecin ou encore utilisé comme remède dans l’acte d’automédication. Il s’agit alors ici d’un usage que l’on peut qualifier de " sacré " ou encore de " sacral " (par opposition au profane), c’est-à-dire que l’usage est lié dans cette fonction à des connaissances sacralisées et à un art particulier et codifié concernant les substances et leurs effets. En général, ces connaissances sacrées sont transmises par initiation.
L’histoire de la médecine nous montre à ce propos que jusqu’à la Renaissance, la maladie, le châtiment et l’impureté représentaient un seul et même danger qu’il convenait d’écarter par des sacrifices souvent accompagnés d’agapes et de banquets au cours desquels les participants consommaient la chair divine (vin ou toute autre substance enivrante) en guise d’expiation.
Lorsqu’on parle de médecine dans les sociétés dites " primitives " ou archaïques (chez les Indiens d’Amérique par exemple), on doit toujours garder à l’esprit la différence qui existe entre le concept primitif de ce que peut être un agent médical et celui de la médecine occidentale.
Ainsi, dans ces sociétés, on ne conçoit pas la maladie et la mort comme des phénomènes naturels puisqu’elles sont toujours dues à des interférences du surnaturel.
Il existe par conséquent dans cette perspective deux types de médecines : celle qui a un effet purement physiologique et qui soulage la douleur, et la "médecine" par excellence qui, par l’intermédiaire de l’hallucination, met le guérisseur (ou chaman) en communication avec les esprits malveillants responsables de la maladie et de la mort.
L’anthropologique et l’ethnologique considèrent que ces pratiques relèvent en réalité de la religion primitive et impliquent le plus souvent la consommation de substances psychotropes considérées comme sacrées.
Fonction religieuse
Dans la fonction religieuse, les drogues sont utilisées en ingestion comme moyen de communiquer avec d’autres dimensions (les dieux et les morts par exemple). Le psychotrope sacré est alors mangé, ingéré, incorporé, car il représente dieu sur terre et en le mangeant on acquiert ses pouvoirs et ses connaissances, on devient dieu. Il s’agit aussi d’un usage sacré ou sacramentel, mais ici dans le sens strictement religieux et qui s’inscrit dans la liturgie (le service du culte). L’usage est alors inviolable, interdit et séparé du reste des activités humaines. Ainsi, ce que nous appelons les états modifiés ou altérés de conscience étaient jadis appelés vérité révélée parce qu’ils constituaient les connaissances révélées par l’intermédiaire des plantes psychoactives.
Des trois religions monothéistes, seuls le catholicisme ainsi que d’autres mouvements comme l’Église Adventiste ou encore les Mormons, condamnent clairement l’usage des drogues et l’ivresse qui lui est liée car c’est la douleur qui est une des valeurs centrales de ces mouvements religieux chrétiens. Néanmoins, dans le Nouveau Testament, le Christ représente lui même une vigne vivante et féconde, dont le vin symbolise le sang et hormis dans un de ses derniers sermons rapporté par Luc dans lequel il prêche contre les excès du boire et du manger, il n’existe pas d’interdit direct concernant la consommation d’alcool dans le Nouveau Testament.
Dans le judaïsme par contre la présence du vin et celle de l’ivresse est constante et il n’existe aucun interdit concernant le plaisir lié à l’alcool et au vin, tout au plus des recommandations et des sanctions pour l’excès.
Dans l’Ancien Testament le vin est le symbole de joie et de prospérité, mais les conséquences désastreuses de sa consommation abusive sont dénoncées et vivement condamnées dans le Talmud. Le vin est ainsi étroitement lié aux cérémonies de la vie religieuse juive et il existe plusieurs centaines de versets sur le vin dans la bible.
Quant à l’islam, cette religion ne connaît pas de drogues sacrées ni de drogues sacrilèges car l’islam ne connaît aucune forme de communion naturelle (manger et boire Dieu). Par conséquent, l’islam n’ayant pas de concurrent naturel à persécuter (comme ce fut le cas de l’Inquisition envers les autres religions), on doit noter que jusqu’au 14ème siècle, toutes les drogues étaient considérées comme des esprits neutres par l’islam comme l’attestent d’innombrables documents de la poésie islamique dans lesquels le haschich et le vin étaient évoqués et loués pour leurs bienfaits. D’après la pensée du Prophète dans le Coran, la consommation d’alcool et de boissons fermentées n’est pas interdite, mais déconseillée. Il n’existe en réalité aucun interdit majeur, direct, concernant la consommation d’alcool, tels ceux qui concernent la consommation de porc et de sang.
Fonction sociale
Dans la fonction sociale, les drogues sont utilisées comme moyen d’établir un lien social, pour influencer l’humeur et faciliter le contact avec l’autre. Les drogues sont considérées ici comme des liants sociaux. On a alors affaire à des usages plus " profanes " (en dehors du temple, donc du sacré), c’est à dire à des usages qui ne demandent pas beaucoup de connaissances particulières sur les drogues et leurs effets, bien que le bon usage de l’amateur recommande ce type de connaissances (l’oenologie par exemple confères des connaissances particulières sur la vigne et le vin par l’initiation).
Depuis l’apparition du monothéisme chrétien et plus tard l’invention de la médecine, ces trois fonctions sont donc séparées et les notions de magie et de fête sont confinées et cloisonnées dans les fonctions sociale et médicale sous des formes très différentes aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle les différences entre drogues et médicaments, maladie et santé sont apparues notamment. Aujourd’hui, il semble que ces trois fonctions aient tendance à fusionner à nouveau comme le montre la faible démarcation entre drogues et médicaments, tout comme celle qui sépare la santé de la maladie, ou encore celle qui sépare d’une manière incertaine parfois l’usage récréatif et l’usage médical (cela concerne surtout les drogues dites de " confort ", tels les tranquillisants et les antidépresseurs).
La dilution du "sacré" en occident
En Occident, ce sont surtout les fonctions sociale et thérapeutique qui sont à l’origine des usages de drogues (drogues légales comme l’alcool, le tabac et les médicaments). Ces types d’usages sont les plus fréquents dans notre société car la religion dominante, le christianisme a renoncé à l’usage des psychotropes dans sa liturgie. L’usage des drogues en Occident a été désacralisé en perdant notamment sa fonction religieuse. Cet élément n’est d’ailleurs pas sans rapport avec la consommation de certaines drogues déclarées illicites comme les hallucinogènes (LSD, cannabis, ecstasy), dans la mesure où l’on sait que les religions dominantes et la foi en général ne sont plus des valeurs centrales et refuges aujourd’hui.
Or, la plupart des drogues illicites sont ce que les neurophysiologistes appellent des entactogènes, des drogues qui favorisent l’empathie (la faculté de ressentir ce que ressent l’autre) mais aussi le contact avec l’autre. Ces propriétés particulières, que l’on retrouve avec les hallucinogènes sacrés, semblent conférer une certaine fonction sacrée et religieuse au sens large, c’est à dire que les drogues ont la faculté de relier les personnes qui les utilisent dans un acte qui peut faire penser à la communion spirituelle et idéologique. (religare, relier).
Bien entendu l’on retiendra que la fonction sociale des drogues donne surtout lieu à des usages festifs et récréatifs très répandus dans notre société en dehors de tout caractère sacré. Il ne faut cependant pas perdre de vue que depuis que ces trois fonctions sont séparées, la fonction thérapeutique des drogues est réservée à l’ordre médical en général et en particulier à la psychiatrie qui détient un certain monopole concernant la prescription des psychotropes.
Diversité des usages et elativité des effets
L’usage des psychotropes est à ce point lié à la subjectivité et aux croyances que des utilisateurs d’une même drogue peuvent éprouver dans des cultures ou des traditions différentes des effets diamétralement opposés.
C’est le cas pour le cannabis et l’alcool par exemple qui peuvent avoir des effets très différents d’une culture à une autre, ceci d’autant plus que les drogues méconnues dans une culture engendrent des effets et des comportements méconnus. Ainsi, les représentions sociales concernant les drogues varient énormément d’un groupe ethnique à un autre : alors que le cannabis et les hallucinogènes sont culturellement positivement intégrés en Asie et en Amérique par exemple, l’alcool, lui, est très mal toléré dans ces mêmes continents alors qu’en Occident c’est exactement l’inverse.
Aussi, par « usages » nous devons entendre des pratiques diversifiées de consommation qui relèvent autant de la tradition festive que des rites initiatiques, chamaniques ou religieux, mais aussi de la médecine et de l’automédication. La consommation de drogues psycho-actives est par conséquent inscrite dans toutes les civilisations (anciennes et modernes) au cœur de pratiques sociales initiatiques relevant, entre autres, de la religion (naturelle ou monothéiste), de la médecine et de la dimension chamanique. Ces pratiques sont destinées à forger l’identité culturelle des individus et du groupe. Ce qui mérite notre attention c’est que dans les sociétés dites primitives ou non développées, cette consommation ne pose pas de problème et se fait toujours collectivement selon des règles bien précises à ne pas enfreindre sous peine de sanction. Ivresse et transe : entre possession et voyage
La transe de l’ivresse est une expérience autant religieuse qu’hédoniste et est recherchée depuis l’Antiquité avec de nombreuses substances psycho-actives. Il faut cependant distinguer dans l’ivresse sacrée la possession et le voyage, ces deux figures de l’ivresse ne conduisant pas aux mêmes états modifiés de conscience.
Ainsi, l’ivresse de possession induite par des drogues comme l’alcool, les daturas, le tabac et d’autres plantes du même type, provoque des épisodes de frénésie marqués par l’abolition de tout jugement critique. Le consommateur croit que ce qu’il voit a réellement lieu et son sens critique a disparu ainsi que la mémoire de l’expérience. A l’inverse, l’ivresse de voyage est induite par des drogues qualifiées de visionnaires car elles altèrent de manière spectaculaire la perception sans effacer la mémoire. C’est le cas du LSD, de la psilocybine et de la mescaline, qui invitent à l’introspection et au voyage intérieur sans altérer la mémoire. L’ivresse de voyage qui constitue l’ivresse chamanique, est probablement née en Sibérie chez les Koryèques, puis s’est étendue à l’Amérique et à l’Europe. Quant à l’ivresse de possession, elle prédomine surtout en Afrique. Ainsi, par l’ivresse de voyage que procure la transe, l’Indien Huichiole qui consomme le peyotl peut-il, accompagné du chaman, retourner dans les organes maternels qui lui permettront, au moment de la transformation de changer radicalement d’identité sociale, comme de malade à guéri ou d’un statut social à un autre.
Ces rites comportent donc une évidente vertu sociale et thérapeutique, véritable catharsis psychanalytique avant la lettre.


