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N° 54 Le risque, une histoire de vie

La notion de risque a une longue histoire. D’abord assimilée à la fatalité divine, contre laquelle l’homme ne pouvait pas grand-chose, ce n’est qu’au 18e siècle qu’elle se laïcise grâce à l’élargissement des connaissances scientifiques des phénomènes naturels. Depuis cette période, le risque n’est plus fatal mais prévisible et maitrisable. Ainsi sécularisé, il devient un enjeu politique. La maîtrise du risque, qu’il soit d’ordre naturel ou d’ordre social, est désormais une composante essentielle de l’art de gouverner. Dans le champ sanitaire, on a coutume d’identifier, voire de réduire, le risque au méfait, comme si la prise de risque était indissociable d’une mise en danger ou irrémédiablement accompagnée de conséquences néfastes, de dommages collatéraux. Or, avant de charger négativement le concept de risque, sa compréhension gagnerait à ce que nous nous attardions davantage sur ce qu’il comporte de positif. La prise de risque n’est-elle pas la condition si ne qua non de tout processus d’individuation ? Ou, pour le dire autrement, le refus du risque n’est-il pas synonyme d’immobilisme, voire de régression ? On l’aura compris, plutôt que de diaboliser le risque, ce numéro de Drogues / Santé / Prévention a pour objectif de saisir en quoi il peut se révéler constructif et de comprendre en quoi la prise de risque peut être le moteur d’une construction d’identité ou le vecteur d’une singularisation. Avec Damien Favresse nous verrons que pour être efficace, une stratégie de réduction des risques en direction des adolescents doit précisément faire sienne cette compréhension si elle veut réellement accrocher le vécu des adolescents, dans le chef desquels la prise de risque revêt avant tout le sens d’une « expérimentation d’indépendance ». Même son de cloche chez Enaden lorsque Joëlle Dubocquet soutient que « Avant d’être un problème, la drogue est souvent une solution ».

Toutefois, loin de nous l’idée de magnifier ou de glorifier la prise de risque en oubliant le fait que prendre un risque suppose, comme le défend Frédéric Neyrat, de disposer d’une « surface d’accueil », autrement dit, de ressources et de conditions d’existence suffisantes pour « étayer l’expérience de soi ». Nous ne sommes effectivement pas tous égaux face au risque et n’en déplaisent à certains, le trader, archétype du preneur de risques, ne court pas encore les rues.

Parallèlement à l’analyse de cette perception du risque comme expérience identitaire, plusieurs contributeurs se sont penchés sur les rapports ambigus liant risque et politique. En effet, devenue l’une des grilles de lecture privilégiée de la réalité, la notion de risque est instrumentalisée pour le pire comme pour le meilleur. En ces temps d’obsession sécuritaire, le pire c’est par exemple le très sérieux Institut national de la santé et la recherche médicale (INSERM) qui, dans un rapport établi en vue d’un projet de loi sur la prévention de la délinquance, préconise de rechercher chez l’enfant, dès l’âge de trois-quatre ans, les signes « prédictifs » d’une délinquance future tels que « l’indocilité, l’hétéroagressivité, un faible contrôle émotionnel, l’impulsivité ou un indice de moralité bas ». Le pire c’est aussi la multiplication des caméras de vidéosurveillance, la tendance au fichage généralisé,… soit un ensemble de dispositifs qui au nom du droit à la sécurité des biens et des personnes restreignent toujours un peu plus les libertés individuelles et font rimer risque zéro et tolérance zéro. Le meilleur, souvent plus rare, c’est quand des acteurs sociaux se mobilisent pour refuser le risque qu’on leur propose de prendre. Ce sont, par exemple, ces professionnels du champ de la santé s’élevant contre les risques de dérives des pratiques de soins, notamment psychiques, vers des fins normatives et de contrôle social. Ce sont aussi ces citoyens qui considèrent que manger des OGM est davantage un risque qu’une solution et s’improvisent faucheur de blé. Bref, le meilleur surgit lorsque les experts au pouvoir se voient contestés par les contre-experts (professionnels, parents, citoyens, dans le champ de la santé, de l’enfance, de l’éducation, etc.) mobilisés contre les implications sociales du management scientifique et politique du risque.