Le débat autour de la médicalisation n’est pas neuf. Les analyses de Michel Foucault ont fait du terme en lui-même un repoussoir intellectuel à grand succès. La thèse selon laquelle « la prépondérance conférée à la pathologie est devenue une forme générale de régulation de la société » a influencé nombre de chercheurs en sciences sociales et politiques ainsi que de nombreux travailleurs de terrain. Pour ces derniers, la lutte contre l’emprise du pouvoir médical sonne comme une évidence. Dès lors que la figure du médecin, sous ses habits réputés neutres de scientifique et d’expert, est appelée à faire valoir son point de vue sur des pratiques sociales extérieures à son champ d’exercice traditionnel, il conviendrait selon eux de s’alarmer. Il est vrai que dans une société sous le joug d’une « médicalisation indéfinie », « le “ corps ” social cesse d’être une simple métaphore […] pour apparaître comme une réalité biologique et un domaine d’intervention médicale. » Or, derrière cette vision organiciste, c’est bien l’idée d’un système harmonieux par essence qui se profile, autrement dit, un système au sein duquel les contradictions sociales deviennent des inadaptations ou des dysfonctionnements. Un corps biologique ne connait effectivement que des maladies nécessitant l’intervention de technologies curatives. Ainsi par exemple, sous l’oeil de l’expert médical, la délinquance n’est plus une production logique de notre organisation sociale mais le symptôme d’une rupture de l’équilibre social, fruit d’une défaillance personnelle, d’une incapacité à s’adapter ou d’une pathologie individuelle. De même, l’exclu n’est victime de personne sinon d’un certain « handicap social ».
Comme le suggèrent les propos d’Henri Bergeron, parmi les bénéfices politiques de la médicalisation des phénomènes sociaux, l’individualisation du mode d’analyse et de traitement du phénomène visé occupe une place de choix en ce qu’il permet d’oblitérer les causalités sociales ou extra-individuelles de ce même phénomène. Bref, en individualisant, la médicalisation dépolitise. Dans le domaine des « nouvelles politiques de santé publique », on minimisera ainsi « la contribution pourtant décisive des inégalités sociales et économiques aux inégalités face aux risques, à la maladie et à la santé » pour, au final, faire « peser le poids de la transformation sociale en vue d’un bien collectif (la santé publique) quasiment sur la seule responsabilité des individus. » Un choix politique moins onéreux et, partant, nettement plus confortable dans le contexte actuel de dégradation de l’État-Providence où, apparemment, les recettes manquent.
Dans le champ qui nous occupe, à savoir celui des drogues, où aux dires d’Anne Coppel, « tout fonctionne comme si […] on ne pouvait passer que d’une erreur à l’autre, du refus de toute réponse médicale, au recours abusif à l’autorité des médecins », le débat sur la médicalisation est éminemment complexe et porteur d’enjeux rétifs à toute interprétation simpliste. Aujourd’hui, nombre d’acteurs du dispositif de la Réductions des risques s’insurgent contre la nouvelle forme dominante de médicalisation : l’addictologie. Avec les neurosciences et le cognitivo-comportementalisme en guise de mamelles scientifiques et guides normatifs, l’addictologie est de fait en passe de devenir le nouveau référentiel de politiques publiques en matière de drogues. Les risques qu’il ne supplante et fasse totalement disparaître la conception déjà fragile et minoritaire d’une santé publique reposant sur la responsabilisation des usagers de drogues sont bien réels. Cela étant dit, il faut savoir raison garder et éviter, comme nous l’y invite Micheline Roelandt, de se transformer en apôtre de la démédicalisation, une posture toute aussi absurde que celle consistant à croire que toutes assuétudes sont à traiter médicalement. Tant qu’elle ne se développe pas sur base d’une confusion entre consommation et assuétude, la médicalisation a tout son sens. N’a-t-elle pas en outre été, comme le rappelle judicieusement Anne Coppel, la condition de survie du dispositif de Réductions des risques ? Autant dire qu’en ce domaine rien n’est simple. Telles sont quelques-unes des réflexions qui irriguent les contributions du présent numéro. Soucieux, comme toujours, d’appréhender le débat dans toute sa complexité et de s’ouvrir à toutes les polémiques qui y sont liées, nous avons fait le choix de traiter le dossier en deux volumes. En espérant que cette première fournée d’articles aiguisera votre curiosité pour la suite.
Julien Nève, rédacteur en chef