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N° 55 L’école en conflit de loyauté

La loyauté est un concept lourd. En effet, elle est toujours quelque part liée à la culpabilité, le ressentiment, l’honneur, des concepts ou sentiments tout aussi peu suspects de légèreté. Si l’on en croit les tenants de la thérapie familiale systémique, la loyauté est toutefois consubstantielle au devenir de l’individu. Pas moyen de s’en passer. Chaque être devra se la coltiner et composer avec elle car elle est le socle de son enracinement affectif, elle est constitutive de son identité. Il en est même qui sont en « conflit de loyauté », comme pris entre deux feux. Comment être à la fois loyal envers un père et une mère qui se détestent et n’ont de cesse que de s’invectiver, de pourfendre la médiocrité de l’autre ? Tel est, effectivement, le quotidien conflictuel de nombreux enfants.

Et il n’est pas rare que ce genre de conflit dépasse le cadre strictement familial et s’invite « au front des classes », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Noëlle de Smet, contributrice du présent numéro. Ainsi en est-il de l’adolescent en porte-à-faux avec le discours et les mots d’ordre de son enseignant qui lui semblent en tout point contradictoires avec ce qu’il entend habituellement dans son cadre familial. Est également en conflit de loyauté, cet élève qui cherche à répondre aux exigences scolaires de réussite tout en voulant satisfaire aux normes de la sociabilité juvénile populaires dont ses pairs sont porteurs.

Il va sans dire que ces systèmes de double contrainte peuvent fortement grever le bien être psychosocial du jeune qui y est soumis ; d’où l’intérêt de Prospective Jeunesse à investir cette problématique. La prévention des conflits de loyauté est belle et bien une affaire de promotion de la santé. Convaincue du fait, l’asbl a dès lors construit une formation sur le sujet qu’elle délivre aux enseignants depuis 2009. Souhaitant faire partager cette expérience et nourrir le débat sur les enjeux que soulève cette thématique dans l’espace scolaire, nous avons chois d’y consacrer un numéro de Drogues/Santé/Prévention. En guise d’introduction, Christine Vander Borght et Manuel Dupuis nous éclairent, exemples à l’appui, sur la genèse et l’opérationnalité du concept de conflit de loyauté dans le champ des thérapies familiales. Le sociologue Nicolas Dauphin s’est quant à lui attaché à comprendre les stratégies adoptées par les jeunes élèves pour arriver à concilier les attentes des parents et des acteurs scolaires alors même que l’Ecole éprouve actuellement les plus grandes difficultés « à définir de façon stable les rôles assignés à chacun des acteurs, et cela dans un contexte de plus en plus grandissant d’hétérogénéisation et de pluralisation des finalités éducatives ».

L’entretien de Nicole de Smet nous fait ensuite rentrer dans le concret de l’expérience d’enseignement. A ses yeux, les conflits de loyauté sont essentiellement liés à la dépréciation symbolique et sociale vécue par de nombreux élèves issus des milieux populaires. Pour s’en défaire et tenter de les dépasser, Nicole de Smet mise sur l’inventivité des acteurs scolaires qu’elle invite à sortir des chemins balisés pour se frotter aux pédagogies alternatives. Spécialiste de l’adolescence, Xavier Pommereau met quant à lui en doute la réalité de ce genre de conflits. Et le psychiatre de rappeler qu’« on oublie trop souvent que les jeunes sont très observateurs et souvent très malins et capables de comprendre que l’école ce n’est pas comme à la maison ou comme dans le quartier ». Pour conclure, Damien Kauffman expose les grandes lignes du contenu de la formation dispensée par Prospective Jeunesse. En dépit de leurs différences, tous les auteurs s’accordent sur un point : la difficulté croissante des acteurs scolaires à disposer de moyens suffisants pour s’assurer que les conflits de loyauté n’entravent pas la scolarité des jeunes et que ceux-ci puissent dépasser leurs disqualifications symboliques.