Risquer la réduction des risques…
La dernière édition des Cahiers consacre non pas un mais bien deux tomes (!) à cette
approche relativement récente, relativement controversée et relativement novatrice
qu’est la réduction des risques (RdR). Grossièrement décrite et appliquée au domaine
des consommations, la RdR vise à réduire les risques/méfaits (employer l’un ou l’autre
terme n’est pas innocent) associés à l’usage de psychotropes.
Une telle démarche de prévention se veut d’une part résolument pragmatique, elle
abandonne en effet la croyance en un idéal et impossible monde sans risque longtemps
et parfois encore aujourd’hui - fantasmé par certains courants de prévention. Or, l’on
sait bien que le risque zéro n’existe pas et, franchement, est-il souhaitable ?
D’autre part, la RdR adopte un point de vue terriblement humaniste en refusant de poser
tout jugement moralisateur ou autoritaire sur les consommateurs, de même qu’en leur
donnant le choix et des outils (informations objectives, soutien, accompagnement) afin
qu’ils gèrent leur consommation, se responsabilisent en prenant le moins de risques
possible pour leur santé, mais également pour la santé de l’entourage et de
l’environnement. Ce faisant, la RdR rétablit l’usager (on peut presque parler de
« réhabilitation ») dans son droit à la parole, à la liberté de choix, de même que dans sa
capacité à poser des actes responsables et citoyens. Conformément à une logique de
promotion de la santé, la RdR opte pour une démarche positive. Ni « terroriste » ni
angélique, elle fait des consommateurs des acteurs de la prévention.
Bien entendu, une telle démarche ne manque pas de soulever certaines questions : quel
« juste » discours pour l’acteur de terrain qui doit à la fois rappeler objectivement
dangerosité de certains produits et usages tout en se gardant de juger ou d’effrayer le
consommateur ? Comment rester cohérent en pratiquant la RdR dans un contexte de
prohibition qui oppose produits légaux et illégaux et induit une distinction entre « bons »
et « mauvais » produits qui ne peut, par ailleurs, être fonction de la toxicité de la
substance ? De plus l’amalgame est vite fait, c’est interdit donc c’est mauvais (pour la
santé) et celui qui en use est, par conséquent, un irresponsable, un criminel, etc.
Enfin, les acteurs de la RdR n’échappent pas non plus à la vague de « morocriminalisation
». Ainsi apprenions-nous, en juin dernier, l’inculpation de l’ex-président
de l’association de RdR française Techno-Plus pour « avoir à Paris et sur le territoire
national, courant 2002, en tout cas depuis un temps non prescrit, facilité l’usage de
substance ou plante classée comme stupéfiants, en prodiguant sur un site Internet
Les Cahiers de Prospective Jeunesse - N° 27 - Juin 2003
www.technoplus.org des conseils sur la manière de consommer de la cocaïne et d’autres
stupéfiants… ». Bref, chez nos voisins français, et peut-être chez nous dans la tête de
pas mal de personnes en ce compris quelques politiciens, les dépliants de RdR diffusés en
Communauté française et d’autres outils apparentés pourraient bien être assimilés à
des objets de promotion de l’usage de stupéfiants, et donc à ce titre, être montrés du
doigt et leurs auteurs condamnés !